La théorie narrative conventionnelle en Occident s’est longtemps concentrée sur l’idée que la narration doit se conformer à une courbe téléologique rigide composée d’une action ascendante, d’un point culminant et d’un dénouement. Cette architecture est devenue si dominante sur le plan culturel que de nombreux écrivains se sentent contraints de la reproduire, même lorsqu’elle ne sert ni leur matière ni leurs objectifs. Pourtant, cette structure ne revêt pas un caractère universel. Elle n’est pas historiquement inévitable non plus. Son autorité est héritée plutôt qu’intrinsèque.
Je trouve que l’Occident résiste rigoureusement à l’arc narratif, tandis que plusieurs traditions littéraires du monde proposent des modèles divergents, voire contestataires. C’est dans ce champ élargi qu’émerge ce que je me plais à décrire comme une écriture au caractère inaccoutumé.
Beaucoup d’écrivains intériorisent l’arc comme une structure normative ; cependant, sa prééminence s’est imposée progressivement plus qu’instinctivement. La fiction occidentale en ses débuts ne reposait pas sur une succession prescrite de conflits et de résolutions ; c’est plutôt au fil du temps que l’arc causal s’est consolidé jusqu’à devenir une logique narrative attendue. D’autres cultures narratives, orientales, asiatiques, n’ont jamais organisé leurs récits autour d’une telle trajectoire.
Ces divergences révèlent que la structure narrative est une construction culturelle—et non pas universelle. Je pense aux traditions narratives chinoises qui se sont développées à travers le lyrisme, le motif, la répétition et le rythme, selon un mode « organisé autour d’un principe structurel différent du principe temporel, directionnel et logiquement cohérent du récit occidental », comme le dit très bien Ming Dong Gu.
En d’autres termes, la logique ne fait pas un bon récit. On peut se permettre de colorier en dehors des lignes bien délimitées de la narration et de l’écriture telles qu’imposées par l’Occident. Un joug duquel on peut s’affranchir.
À travers les époques, des écrivains ont proposé des solutions alternatives reflétant la nature hétérogène et multidirectionnelle de l’expérience vécue.
La fiction qui reproduit des formes héritées s’éloigne de la forme de notre expérience, en se pliant aux schémas narratifs figés. Au contraire, une écriture dépourvue de hiérarchie et de séquence linéaire établit un réseau dans lequel coexistent plusieurs parcours aux multiples conclusions. De telles approches rejettent la trajectoire unique, en forme d’entonnoir, au profit de la multiplicité, du collage ou d’une fragmentation rhizomatique. Elles donnent ainsi naissance à des textes dans lesquels les lecteurs cheminent sans être dirigés de manière contraignante.
Une structure narrative saine ne découle pas nécessairement de la convention.
L’analyse des récits non conventionnels révèle des formes récurrentes qui reflètent des motifs fondamentaux présents partout dans la nature. Ondes, spirales, fractales et formes radiales existent dans l’ensemble de l’environnement physique et biologique, depuis les réseaux atomiques jusqu’aux structures galactiques. L’immense Univers s’avère ainsi être le récit narratif le plus extraordinaire jamais écrit.
Loin d’être de simples abstractions extérieurs et lointaines, ces motifs imprègnent le corps humain, miroir de la nature et de l’Univers. Les circonvolutions sont présentes dans le cerveau et les intestins ; les ramifications, dans les neurones et les poumons ; les spirales, dans l’ADN et les empreintes digitales ; et les déploiements radiaux et explosifs, dans les iris et certaines structures atomiques circulaires.
Nous reproduisons intuitivement ces formes dans nos gestes quotidiens : enrouler des tuyaux, empiler des objets, tracer des chemins sinueux… Nous y recourrons même pour décrire nos états intérieurs : des pensées qui tournent en spirale, une colère explosive, des idées qui vagabondent. Nos métaphores montrent à quel point ces formes influencent profondément notre perception.
Si notre cognition et notre environnement sont organisés par de tels motifs, il est aussi bien raisonnable d’imaginer qu’ils puissent également façonner nos récits narratifs.
Ces motifs offrent des alternatives viables à l’arc fondé sur le conflit, chacun conférant au récit une dynamique particulière : un mouvement narratif et une expérience de lecture distincts.
Contrairement à l’arc classique, l’arc long ne dépend pas d’une tension en crescendo. Ce qui en assure la cohésion est une continuité expérientielle prolongée, le sentiment que le récit est en mouvement. L’arc long préserve chez le lecteur une sensation de durée sans nécessairement requérir une escalade dramatique.
Le conflit n’a pas toujours lieu d’être et il ne faut pas se convaincre qu’un récit sans conflit est mauvais.
Quand nous repensons ainsi la structure narrative, nous comprenons mieux l’étendue des fonctions que peuvent remplir les récits. Plutôt que d’imposer des structures héritées, les écrivains peuvent puiser dans des formes alternatives, des traditions du monde, des expérimentations artistiques et des motifs naturels : autant de voies menant à des récits capables de refléter la complexité du vécu.
Écrire en laissant l’écriture prendre son cours, naturellement ; se laisser aller dans l’acte d’écriture. Un mode narratif à la fois expansif et unifié.
Cette évolution de la pensée narrative peut être interprétée à travers des impulsions féministes qui résistent aux formes hiérarchiques patriarcales établies, ou à travers un prisme philosophique tel que l’hylémorphisme aristotélicien, selon lequel la matière s’actualise par la forme (comme lorsqu’une masse d’argile est façonnée en oiseau).
De manière analogue, le contenu narratif renferme des possibilités latentes qui ne se révèlent qu’une fois libérées des contraintes de l’arc pragmatique. Certains genres gravitent autour de formes spécifiques ; la tragédie s’accorde avec l’arc, tandis que d’autres modes favorisent l’expansion, le repliement ou la dispersion.
Quand nous sommes sensibles à la multiplicité des formes qui organisent à la fois le monde naturel et la cognition humaine, nous nous octroyons l’opportunité d’explorer une écriture au caractère inaccoutumé : des structures narratives qui sont non seulement novatrices sur le plan esthétique, mais aussi plus fidèles à la manière dont nous percevons et habitons la réalité.
Ce recadrage déplace l’attention du récit conçu comme un arc à la structure pré-établie vers une expérience de lecture envisagée comme un mouvement dynamique, susceptible de s’approfondir, de se ramifier, de se déployer ou de rayonner avant d’atteindre son point de repos : le sens.
—R.
