Jackson Pollock - Convergence - Number 10 - 1952

Écriture humaine : la messe est dite !

This entry is part 6 of 6 in the series Langage, narration, écriture

Certaines œuvres d’art peuvent donner l’impression d’avoir été exécutées avec une apparente facilité. Pourtant, les gestes les plus naturels exigent souvent une maîtrise remarquable pour parvenir à une telle aisance, ainsi qu’une inlassable répétition dont les effets se démultiplient avec le temps.

Écrire des textes authentiques et captivants, portés par un point de vue affirmé et une forte personnalité, requiert un temps. Depuis l’avènement en force de l’intelligence artificielle, beaucoup ont renoncé à bien écrire. Il me fatigue de dire que des prétendus écrivains ont eu recours à l’IA pour rédiger leur texte. Toutefois, cet état n’étonne point : le bon exige la discipline ; le meilleur en exige davantage.

Bien écrire dépasse de loin les capacités de toute intelligence artificielle, aussi développée soit-elle. Cela me décourage de constater à quel point l’estime que nous portons à nos propres facultés s’est amoindrie.
Encore faut-il, assurément, commencer par essayer, qualité devenue particulièrement coûteuse de nos jours. De plus en plus d’écrivains travaillent avec un très-peu de patience et encore, moins de rigueur. Pourtant, avec un très-peu de mot, il est possible de créer une œuvre aux thèmes inextricablement complexes.
Ainsi, rédiger des directives qui apprennent à écrire ne constitue pas, en soi, un acte d’écriture. Quiconque écrit ses propres textes a d’ores et déjà compris et accepté que l’écriture résiste à la facilité, peu importe si quelque faux messie la présente comme entreprise facile. L’impression de facilité et la facilité ne sont pas synonymes.

Le mot « écriture » revêt ici une importance capitale.

Internet a démocratisé l’accès à l’écriture à ceux qui en ont longtemps été exclus. Internet a également amplifié l’incohérence et l’opportunisme, vendant une illusion d’accélération aux plus vulnérables, susceptibles d’y croire. Maîtrise est désormais largement confondue avec raccourci. Endoctriner les usagers par une promesse de vitesse revient à promouvoir un récit mensonger. Il en va de même pour l’authenticité.

L’authenticité est à juste titre synonyme de simplicité : elle est sous-estimée jusqu’à ce qu’elle soit comparée à l’excès. Alors, elle l’emporte sur l’excès, la quantité surpassant la qualité lorsque l’aboutissement de la quantité est la qualité.

Ces dernières années, l’intelligence artificielle a été présentée comme un accélérateur d’avantage. Dans certains contextes, elle peut l’être. Il existe toutefois une différence entre le progrès technologique et une pseudo intelligence qui promet d’être tout à tous, et lorsque vitesse et immédiateté sont privilégiées au détriment de la rigueur, d’un savoir-faire durable et d’un travail qui s’adresse véritablement à l’humain.

Mais, les tendances ne sont-elles pas justement cycliques par nature ? Suite à un déploiement agressif de l’intelligence artificielle, apparaît désormais une communication à l’autre extrême, valorisant l’espace humain, fort opportunément après de dangereuses déclarations selon lesquelles l’intelligence artificielle rendrait obsolète la pensée humaine.
Ce revirement insulte l’intelligence humaine et constitue une grave erreur aux plans stratégiques et culturels : tout est désormais extrêmement accessible.

L’idée selon laquelle la maîtrise pourrait s’acquérir dans des délais condensés est naïve et offensante pour la discipline qu’elle prétend honorer. Au backgammon, un joueur ne gagne pas en jouant moins de coup ; la vitesse qui s’obtient au dépend de la rigueur n’est pas le but.
La maîtrise exige le passage du temps. Elle est l’indéniable manifestation qu’une personne s’est pleinement immergée dans ce qu’elle a entrepris de faire et de devenir. Cette personne ne se plaint pas et n’abandonne pas. Elle a véritablement réussi parce qu’on se souvient d’elle avec honneur, que ce soit dans un temps présent ou en rétrospective.

Penser impose un inconfort car toute interaction s’y présente comme question de statut. L’écriture n’est pas l’exception à la règle : un texte bien écrit indique que l’on prend au sérieux son statut d’auteur et s’impose comme une œuvre manifeste qui réoriente durablement la perception que le lecteur a du monde.

Il existe un charme dans la quête, la poursuite, à se mettre à l’épreuve et à atteindre sa cible. Non pas face aux autres, mais face à une meilleure version de nous-mêmes—celle que nous rencontrons après avoir rejoint les rivages de la discipline.

À l’apprenti, les raccourcis paraissent séduisants.
À l’aguerri, l’approche traditionnelle a le dernier mot.

—R.

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