Quand l’opportunité se présenta pour une mission d’interprétation à AlUla, je n’ai pas pensé deux fois. Je fis mes bagages en une petite heure et pris la route vers l’aéroport. C’était lors de l’AlUla Cycling Tour 2024. Une fois la mission terminée, j’explorais les alentours.
Je louai une voiture et arpentai les routes sinueuses jusqu’à la colline. Se peint alors sous mes yeux un paysage venu d’ailleurs, comme d’un univers extraterrestre. Je m’assis sur une roche et contemplai la terre : un rêve aux milles chapitres.
Une poésie se fait chanter dans cette ancienne oasis. Un attrait de nuances orangées. Un langage bédouin. Un arbre planté sur une colline dont les ramifications et l’inclinaison sous l’effet du vent captivent le regard.
La vallée du Hijaz déploie une immensité insolite couleur jaune, où des collines dominent des paysages de granit aux allures d’un monde d’ailleurs. Une route s’ondule doucement à travers la roche minérale. Des rubans d’asphalte épousent les flancs d’antiques formations rocheuses. Des parois de grès s’élèvent de part et d’autre de la route, stratifiées et façonnées par le temps. Depuis des millénaires, ces massifs se dressent comme gardiens de la mémoire.
Telle est la palette d’une terre pérenne : une orchestration de plaines ocre et de crêtes tressées s’étirant jusqu’à atteindre le pâle horizon. Les palmeraies s’agglomèrent en ensembles géométriques, en poches de verdure, contrastant avec la réserve de la roche. Depuis les hauteurs, chacune paraît d’une petitesse presque irréelle. La lumière se repose sur les falaises dans des tonalités atténuées d’or et de rouge rouillé. L’air est limpide. Quelque arbuste s’enracine dans le sol dans une dignité solennelle.
Ainsi AlUla se révèle-t-elle : un désert qui exige que le passant soit le témoin de son immobilité et de sa grâce rugueuse, de la poésie discrète nichée dans ses falaises et ses canyons.
L’histoire se raconte dans un paysage qui ralentit le regard. L’observation revêt alors la forme d’un dialogue : le désert aiguise et amplifie les voix qui le parcourent. Le désert appelle l’étranger à lui ; il aborde le voyageur et l’abandonne, émerveillé.
Je ne peux prétendre comprendre ce que recèle cette portion du désert : un paysage poétique qui invite à renouer avec une expérience austère, où l’environnement porte encore la couleur de la terre. Dans le désert, l’austérité n’est aucunement synonyme d’exotisme, sinon un langage de préservation.
Si l’écriture est, dans son essence, une négociation entre l’immatériel et le tangible, le désert est donc l’invitation qui fait écho à l’ancien et à la splendeur du sublime. Son apparence demeure résolument éthérée : Madāʾin Ṣāliḥ porte la trace de la présence humaine depuis l’Antiquité tardive ; les vivants y côtoient les morts. L’invitation persiste ainsi, tout en défiant l’imagination quant aux histoires qui naîtraient lorsque la terre devient partie prenante du dialogue.
Écrire implique donc qu’on signe un contrat avec une terre qui ne communique pas avec des métaphores. Une terre qui charme l’écrivain avant même que ce dernier ait écrit un mot. Il revient donc à l’écrivain d’appréhender sa certitude. Cette allure est une sine qua non de l’existence : une intention.
Ici, l’allure est mystique, mystérieuse. Toute distraction est évanescente sous la lumière du soleil. La terre inspire la révérence. Le silence s’articule dans un espace où l’humain est infiniment petit face à l’immensité du temps. C’est ce que je ressentis en traversant Dadān, en me promenant à Jabal Ikmah, en laissant libre court à mon imagination pour explorer les merveilleuses inscriptions lihyanites et dadanites incrustées dans une pierre forte de milliers d’années.
À l’opposé d’un mode de vie gouverné par la connexion permanente, j’y discernai un appel à la discipline. Je pris conscience que certaines histoires s’inscrivent dans l’abandon du voyageur et dans la réalisation que la beauté dans ce monde n’a pas été conçue pour l’immédiat.
Loin d’être le produit d’une érosion précipitée, le sable est la réponse du temps à l’inlassable persistance de l’eau se frayant un chemin dans la roche pour rejoindre la terre. Il en va de même des récits durables : ils constituent un chemin vers l’intérieur de soi—un voyage hors du temps.
Ils existent au-delà du besoin d’impressionner.
—R.






