Il est chose rare, en ce monde, d’exister.
Lorsque l’on observe les gens manger, boire, siroter leur café, il devient manifeste que le commun dissimule l’extraordinaire. L’observateur est projeté dans un éternel moment : ce ne sont là pas de simples « endroits » où les gens ont choisi de s’asseoir ; ce ne sont là pas de mornes « regards » échangés. Écrire des récits qui perdurent consiste à libérer les évènements de leur contexte originel ; c’est aussi percevoir les directions nouvelles que le mot peut emprunter.
Un écrivain souhaite rarement que de nobles attributs viennent entraver sa faculté d’inventer et de créer. Il existe une poésie latente dans toute vie singulière, isolée, temporelle, poésie qui transpose l’histoire et la narration vers un sens élargi du rêve et de l’entreprise humaine. Cela constitue une condition sine qua non de l’imagination.
Les moments éternels ouvrent les yeux au non attendu : découvertes, surprises et révélations qui adviennent à l’auteur dans l’acte même d’écrire. Aller de l’avant sans relâche risquerait de les ignorer. L’écriture s’invente dans la tension qui réside entre le besoin d’avancer selon l’axe temporel de l’œuvre et celui de reconnaître les urgences des instants éternels que contiennent les mots employés.
Quelque circonstance peut ainsi inspirer une multitude de métaphores qui scintillent dans l’esprit, révélant des connotations du langage jusqu’alors inaperçues. Il convient alors de s’atteler à son écriture, d’en écouter le rythme et de s’en inspirer ; de réécrire ; de développer la conscience que ce que l’on écrit recèle une dimension que l’on n’avait pas, jusqu’au moment même de l’écriture, pressentie.
Des mondes se dissimulent dans le nouveau et dans l’étrange, dans l’aventure qui mène hors du familier et de l’attendu.
Écrire des histoires éternelles est un défi à l’égard de la chronologie.
Quand on est hors du temps, en a-t-on encore besoin ?
—R.
