Quand, dans lors d’une conversation, j’entendis que l’art vrai ne pouvait être produit à grande échelle, « sur commande » pour ainsi dire, cela m’étonna car, la finalité de toute maîtrise ne réside-t-elle pas dans l’habileté à produire sans attendre que l’inspiration nous visite ?
Les gens associent la production prolifique d’art au commerce. Au cours d’une conversation, une artiste rejetait catégoriquement l’idée de productions commerciales, car celles-ci finissent, selon elle, par prendre le dessus sur la dimension artistique. Il est certain que la production artistique pure et dure, sans affiliation commerciale aucune, est possible.
Tout compte fait, le mérite d’un artiste ne tient pas seulement à la qualité de sa production, mais aussi à son aptitude à créer sans être tributaire de l’inspiration.
Léonard de Vinci a réalisé moins de 20 toiles achevées, mais a laissé derrière lui des milliers de pages de carnets remplies d’études. En refusant le souhait de Franz Kafka, qui lui avait demandé de brûler ses manuscrits non publiés après sa mort, Max Brod a révélé d’immenses trésors littéraires, histoires et romans inédits comme Le Procès. Emily Dickinson a écrit près de 1 800 poèmes réunis en fascicules, mais n’en a publié qu’une douzaine de son vivant. Picasso a produit 50 000 œuvres de son vivant, équivalant à la production de deux œuvres par jour. Prince a accumulé un catalogue mythique contenant des milliers de chansons inédites et d’enregistrements complets de concerts, de quoi sortir de nouveaux albums pendant des décennies après sa disparition. Et je passe sous silence bien d’autres artistes légendaires qui ont produit bien plus que la vaste majorité des artistes « normaux ».
La norme ne sert pas à grand-chose ici si l’on aspire à une production artistique « anormale ». Si nous ne souhaitons pas nous contenter du « normal », il faut chercher au-delà de ses frontières, notamment dans nos méthodes de production.
En d’autres termes, il faut d’abord produire beaucoup pour parvenir à une seule pièce qui porte en elle des centaines, sinon des milliers d’heures consacrées à pratiquer et perfectionner son art.
La qualité l’emporte sur la quantité, jusqu’à ce que la finalité de la quantité soit la qualité. L’équation se renverse alors. Il faut donc produire, inlassablement, absolument.
Une telle abondance révèle que les artistes ont nécessairement dû affronter l’ennui, seuls face à eux-mêmes ; mais ils l’ont dompté au profit d’une aspiration artistique prolifique.
C’est ce choix qui les démarque de ceux qui demeurent sous le joug d’une inspiration capricieuse.
Pour écrire un texte rapidement, plutôt, pour me sentir capable d’écrire un texte en une heure, il faudrait d’abord que je m’attèle à l’écriture sans relâche, que je m’auto-édite, que je publie ; en d’autres termes, il me faut une production « miroir » de ma discipline et de mon engagement envers mon art.
Pour apprendre à s’exprimer à travers son écriture, à lier les mots dans sa tête pour obtenir un tout cohérent, je dois être prête à passer des heures interminables à l’apprendre. Les mots ne surgissent pas du néant, mais d’une accumulation patiente du vocabulaire et, par-dessus tout, d’un désir brûlant de transmettre son message de la meilleure manière qui soit.
C’est donc un défi lancé à soi-même : c’est contre soi que l’on avance, et c’est sa propre personne que l’on désire tant améliorer. Une performance face à nous-mêmes. Depuis cette perspective, le monde extérieur n’a plus de raison d’être.
Cette pratique est ennuyeuse, certes, toutefois, à force de répétition, elle se transforme en un rituel : le rituel de créer au quotidien, que ce soit dans l’écriture, la production de films, l’enregistrement de chansons, la peinture…
La douceur des rituels de thé diffère, voire diverge, de la dureté du rituel de l’écriture. Le premier appelle au relâchement ; le second invite à aller à la rencontre de soi dans son ennui. L’essence du rituel, dans ce contexte, est de nous révéler si nos buts et nos objectifs sont toujours valables à nos yeux, et quelles sont nos véritables priorités.
Si à chaque fois que je m’ennuie, j’arrête d’écrire, c’est que je n’apprécie pas tellement l’écriture et que je ne prends pas au sérieux ma carrière.
Un rituel se cache dans l’accomplissement d’actes ennuyeux en apparence, qui donnent l’impression que l’artistique vire au professionnel, que la pratique artistique se réduit à un métier, mais qui contribuent largement à l’atteinte d’un but.
Ce sont précisément ces actes que nous nous devons de traiter de rituels, afin qu’on leur confère une puissance symbolique : ils nous rappellent la vision d’ensemble que nous poursuivons et nous incitent à entreprendre le chemin vers notre but jusqu’à la fin.
Le rituel ennuyeux en apparence revêt ici la fonction d’un « signe ». Il s’inscrit dans un processus de sémiose qui donne sens à notre expérience : par l’exposition répétée à la relation entre un signe et un objet, nous nous approprions progressivement cette signification. Il s’agit d’un savoir que l’on se construit soi-même et qui nous devient intime, propre.
Contrairement à l’idée très répandue — et à mon grand dam — selon laquelle les écrivains attendent qu’une muse les visite, j’ai appris à convoquer la mienne de manière à ce qu’elle me réponde. Je ne joue pas à cache-cache avec ma muse ; je signe un contrat. Un contrat avec l’ennui.
Le charme des commencements réside dans le danger, l’aventure ; la discipline de l’ennui, elle, nous met face à face avec la maturité de notre être et, par extension, avec celle de nos buts et objectifs. Nous voilà seuls avec l’essence de notre être, nus.
L’ennui des rituels nous oblige à répondre à la question : nous livrons-nous à cette performance pour le grand public ? Qui sommes-nous, en dehors de cette performance ?
Quand cette performance vise à satisfaire le regard des autres, elle cesse d’avoir une signification pour nous.
Il est alors temps de s’ennuyer à nouveau, au-delà du besoin d’impressionner.
L’ennui des rituels. Une extase non prononcée.
—R.
